L'accès.

Stéphane M. : Que proposez-vous comme alternative au troc, sans passer par la monnaie, pour concrétiser votre projet de désargence ?

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Vous avez un exemple très simple dans la famille. Je suppose que vos parents ne vous ont jamais facturé les repas qu’ils vous ont fournis quand vous étiez enfant, pas plus que les soins médicaux, l’éducation, les vêtements, les jouets, la culture… Ils ne se sont sans doute jamais amusés à calculer la somme que cela représentait, le temps qu’ils y ont consacré. Ils vous ont donné accès à tout cela sans en attendre le moindre retour, sinon le respect et l’affection. Je suppose que, si vous aviez une fratrie, ils ont donné plus à l’un qu’à l’autre qui en avait plus besoin, sans que cela ne soulève le moindre reproche. Cette économie “naturelle” peut parfaitement se transposer à tous les étages de la société.

Le troc est un échange et même s’il est a-monétaire, il reste attaché à la valeur. Si je troque ma petite barque contre un grand voilier, l’autre aura le sentiment de s’être fait duper. On ne troque que des choses de valeur équivalente. Contre quoi vos parents auraient-ils troqué vos repas ? Contre vos notes en classe ? Contre votre soumission ?...

Le concept d’accès est bien plus intéressant que celui de l’échange, du partage, du don, du troc… Si j’ai des ressources, une production, un savoir-faire, des connaissances, des qualités que l’autre n’a pas, pourquoi ne pourrais-je les mettre en accès direct et sans condition, à disposition pour l’autre ? Pourquoi un producteur de poireaux laisserait ses légumes pourrir quand l’autre à côté a la capacité de réparer son robinet qui fuit ? Si je décidais de jouer “perso”, je me retrouverais très vite seul et démuni. Le foot c’est bien mais cela se joue à onze. Tout seul, sans personne à qui faire une passe, le foot perd très vite tout intérêt. Prôner l’accès dans une société, c’est comme faire l’éloge de la passe sur un terrain de foot !

Comme les échanges (troc ou échanges marchands) se compliquent dès que l’on est plus de deux, dès qu’ils concernent des objets de valeur différentes, on a inventé un convertisseur universel, un intermédiaire de l’échange qui n’est rien mais qui peut valoir n’importe quoi, l’argent. C’est aussi pratique et intelligent que le zéro en mathématique qui ne signifie rien mais qui aide à compter. Et, à la longue, c’est ce qui nous a mis dans le pétrin actuel.

Aujourd’hui, nous avons l’informatique qui répond au même usage que l’argent et que le zéro. Je vous donne un exemple : Alain a réparé deux ordinateurs dont il n’a plus l’usage, Pierre a des tomates en quantité dans son jardin, Jean est très doué pour enseigner la guitare… Chacun inscrit ce qu’il a, ce qu’il sait, ce qu’il fait, sur une base de données avec sa localisation géographique. Jean peut très bien se mettre en contact avec Alain, lequel entre en contact avec Pierre, etc…

Aujourd’hui, il n’y a même pas besoin d’une immense et ruineuse banque de données du genre Google ou Amazon. On peut créer des liens entre les ordinateurs d’Alain, Pierre, Jean… (on appelle cela un block), on peut relier les blocks entre eux pour faire une chaîne (on appelle cela une “blockchain”).

Ce système est possible aussi bien pour des mises en accès simples et locales que pour la gestion de ressources naturelles ou d’objets manufacturés sophistiqués, d’un bout à l’autre de la planète. C’est une gestion horizontale (non centralisée et hiérarchisée), qui ne s’appuie que sur l’idée de bien commun et non sur le profit, qui n’exige pas de vertu particulière de la part des acteurs mais seulement sur l’évidence qu’un seul homme ne pourra jamais faire en 100 heures (soulever une charge d’une tonne par exemple) ce que 100 hommes peuvent faire en une heure !

Ai-je répondu à votre question ?... A combien estimez-vous la valeur de ma réponse et du temps qu’elle m’a pris ? A rien, car la question m’a permis de préciser ma pensée, car ma réponse ne peut exister s’il n’y a pas la question préalable. L’argent vous aurait sans doute empêché de me poser la question, le profit m’aurait incité à répondre de façon lapidaire, alors que l’accès nous permet, à tous les deux, d’avancer. L’argent empêche plus qu’il ne permet, l‘accès permet plus qu’il n’empêche, qu’il s'agisse de poireaux, de connaissances ou d’Ytterbium, ce métal qui est si rare et si utile à l’industrie mondiale…

 

Jean-François Aupetitgendre